Programmation 2019-2024
L’Afrique francophone: l’émergence en question
Dans sa vision purement économique, l’idée de l’émergence sur le continent africain remonte à la fin des années 1990, quand le Centre de développement de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) a initié un programme d’étude baptisé « Afrique émergente ». Était considéré comme émergent, un pays dont l’économie peut soutenir un rythme de croissance dynamique sur une longue période, de sorte que son PIB par habitant puisse au moins doubler en une vingtaine d’années (Berthélemy et Söderling, 2000). Paraissaient alors en bonne voie, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Mali, la Tanzanie et l’Ouganda. D’un point de vue politique, on peut remonter au concept de « renaissance africaine» promu en Afrique du Sud sous le président Thabo Mbeki à son arrivée au pouvoir en 1998, concept axé sur des changements politiques, institutionnels et économiques. En 2001, les pays africains élaboraient le « Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique » (NEPAD, 2012), qui ambitionnait d’atteindre pour le continent, un taux de croissance du PIB de 7% par an à l’horizon 2015, ainsi qu’une série d’objectifs en matière de développement, notamment dans les domaines de la santé, de l’éducation et de la lutte contre la pauvreté. En 2010, la Banque africaine de développement (BAD) proposait la « Vision 2050 » à la 5ème conférence économique africaine. Enfin, en 2015, l’Union africaine adoptait « L’agenda 2063 : l’Afrique que nous voulons ».
Aujourd’hui, à la faveur des changements internationaux, dont notamment l’intensification de la présence de la Chine et d’autres pays émergents en Afrique, mais aussi les changements d’orientation des bailleurs internationaux, l’allègement partiel ou total des dettes nationales, et la contribution accrue de la diaspora aux dynamiques de développement, le continent enregistre des transformations multidimensionnelles importantes (Mballa et Mandé, 2017; Gazibo, 2013). C’est surtout au plan économique que ces changements ont été observés. Le continent, qui était plongé depuis les années 80 dans une longue récession, ou au mieux une stagnation, a en effet enregistré une croissance économique annuelle moyenne de 4 à 6% sur la période 2000-2015. De grandes firmes internationales évoquent ainsi des « lions d’Afrique » pour illustrer la forte accélération du PIB dans certains pays, la progression dans les secteurs des télécommunications, de la banque et des infrastructures ainsi que l’arrivée plus ou moins massive de l’investissement direct étranger (McKinsey Global Institute 2010; 2016). Ainsi, entre 2001 et 2010, six des dix pays avec le taux de croissance économique le plus élevé au monde étaient africains. La tendance se confirme en 2018 alors que l’Afrique reste en tête de liste des économies les plus dynamiques (Ghana 1er, Éthiopie 2e, Côte d’Ivoire 4e, Djibouti 5e, Sénégal 8e, et Tanzanie 9e (Banque mondiale, 2018). Au-delà des taux de croissance économique records, certains auteurs évoquent une « myriade d’opportunités » incluant la solidification des processus de démocratisation, la plus grande diversité de partenaires internationaux (Chine, Inde, Turquie, Corée, Brésil…), le renforcement des institutions interafricaines, la jeunesse du continent et le dividende démographique, l’accès accru à la scolarisation, aux technologies, aux infrastructures et aux services, et la densification de la classe moyenne (Gazibo et Mbabia, 2012; Mahajan 2009 ; Radelet 2010 ; Rotberg 2013 ; Brunel 2014; Dubresson et al. 2018). Aujourd’hui, 37 des 55 pays africains ont lancé des « plans d’émergence ». Onze de ces pays sont francophones : Bénin, Burkina Faso, Burundi, Côte d’Ivoire, Gabon, Mali, Niger, RDC, Rwanda, Sénégal et Togo (Mar Dieye, 2017). Selon un index multidimensionnel novateur récemment développé, plusieurs pays africains semblent effectivement engagés dans la « voie de l’émergence » (Gazibo et Mbabia 2018).
Parallèlement, le discours mondial médiatique, généralement négatif sur l’Afrique (Moumouni, 2003), change aussi, comme l’illustrent éloquemment les titres des magazines et des livres grand-public consacrés au continent. Après des décennies de vision pessimiste d’une Afrique « mal partie » (Dumont, 1962) « sans espoir » (The Economist, 2000), qui « refuse le développement » (Kabou, 1991) et est « promise à une mort certaine » (Smith, 2003), le regard médiatique international se fait aujourd’hui résolument optimiste pour décrire un continent qui « se refait » (Favreau et Fall, 2007), est « en mouvement » (Questions internationales, 2015), et prend définitivement son « envol » (The Economist, 2011; Le Monde Diplomatique, 2015) dans un XXIème siècle perçu comme «le siècle de l’Afrique » (Le Point, 2018). Les reportages sur les dictatures sanglantes, les guerres « ethniques », le sida ou la famine cèdent de plus en plus la place à des images médiatiques d’entrepreneurs dynamiques, de jeunes activistes de la société civile, d’intellectuels engagés ou d’artistes inventifs, présentés comme le fer de lance de l’émergence africaine.
Notre nouvelle programmation tentera de combler trois manques importants dans le débat actuel autour de l’émergence (Mballa et Mandé, 2017). Alors qu’il porte essentiellement sur les pays africains anglophones, nous proposons d’abord de questionner l’existence du phénomène et d’en analyser les possibles manifestations dans l’espace francophone et ses villes. Ensuite, même si le débat oppose les afro-optimistes (Radelet 2010 ; Rotberg 2013 ; MacKinsey, 2016) aux afro-pessimistes (Dimé et Ba, 2016), nous adoptons une posture critique face aux discours généralistes sur l’émergence, qu’ils soient enthousiastes ou alarmistes, en nous concentrant sur l’observation des dynamiques et de leurs potentiels effets transformatifs sans préjuger de leur caractère positif ou négatif. Enfin, partant d’une des conclusions fortes de l’index de l’émergence en Afrique 2017 (Gazibo et Mbabia 2018) et postulant que si émergence il y a, elle ne peut se réduire aux seuls facteurs macro-économiques, nous adoptons une approche pluridisciplinaire pour nous intéresser particulièrement à ses dimensions institutionnelles, micro-économiques, sociales et historiques. Nos trois axes de programmation (Institutions et nouveaux espaces du politique; Rapports sociaux et dynamiques des inégalités; Villes, sites privilégiés pour interroger l’émergence?) qui s’accordent avec les projets en cours ou à venir des différents membres de l’équipe, témoignent de cette volonté d’adopter une approche holistique et multidimensionnelle du phénomène.

Ce contenu a été mis à jour le 18 février 2025 à 22h42.
